Pleins feux sur les marchés

Par Patrycja Drainville, première directrice associée, Finance durable à la Banque Scotia

Si l’on se fie aux tendances observées en Europe en matière de finance durable, les obligations à vocation durable devraient bientôt gagner en popularité au Canada. À mesure que grandit l’engouement pour ces instruments souples, avantageux et sensés, à la lumière des engagements des sociétés canadiennes à atteindre la carboneutralité, comment les émetteurs et les investisseurs devraient-ils se positionner pour tirer parti du marché bourgeonnant des instruments financiers qui respectent les exigences en matière d’environnement, de société et de gouvernance (ESG)?

À vos marques                        

Sans surprise, les obligations à vocation durable sont au cœur des conversations des conseils d’administration canadiens en raison de leur popularité croissante dans d’autres marchés importants. Par exemple, en 2021, la valeur des émissions d’obligations à vocation durable a atteint 31 milliards de dollars américains en Europe, soit une valeur 3,6 fois supérieure à celle des émissions effectuées en 2020 et 6,2 fois supérieure à celle des émissions en 2019, année où ces instruments ont fait leur apparition sur les marchés1. Cette vague de popularité a aussi déferlé sur d’autres marchés; les émissions d’obligations à vocation durable à l’échelle mondiale se sont élevées à près de 57 milliards de dollars américains, soit cinq fois plus qu’en 20201

Et tout porte à croire que cette marée atteindra bientôt les côtes du Canada, où les actions à vocation durable ont déjà la cote (émissions de 5 milliards de dollars américains en 2021, en hausse de 2 milliards de dollars américains par rapport en 20201). Par le passé, les sociétés émettrices ont tâté le terrain de ce type de titre d’emprunt avant de se lancer dans l’aventure des obligations à vocation durable.

Qui plus est, dans un contexte où bon nombre d’entreprises canadiennes adoptent des pratiques d’ESG et s’engagent à atteindre la carboneutralité d’ici 2050, de plus en plus de sociétés en quête de financement durable pourraient prendre des mesures concrètes à court terme pour honorer leurs objectifs à long terme et favoriser l’intégration de dispositions à vocation durable au sein de leurs activités.

Pour ces raisons, bon nombre de gestionnaires de trésorerie en entreprise s’intéressent aux particularités des obligations à vocation durable et autres instruments financiers « durables », comme les obligations durables pures ou les obligations vertes. Ces deux dernières se distinguent essentiellement des obligations à vocation durable du fait que le produit tiré de leur émission ne peut être assigné qu’au financement de projets écologiques spécifiques, par exemple l’aménagement d’infrastructures d’énergie renouvelable ou la conception de technologies de gestion des déchets. En fait, le produit tiré de l’émission d’obligations vertes ne peut être alloué qu’à certains projets verts admissibles qui s’alignent sur les lignes directrices internationales pour l’émission d’obligations vertes de l’ICMA (2021)2.

En revanche, le produit tiré de l’émission d’obligations à vocation durable peut être assigné aux besoins généraux d’une entreprise. Leur valorisation dépendra de l’évaluation des progrès réalisés par un émetteur dans l’atteinte de certaines cibles de performance importantes prédéfinies (p. ex., la réduction d’émissions de gaz à effet de serre, une hausse de la capacité en énergie renouvelable, ou la promotion de la diversité et de l’inclusion) à certaines dates définies tout au long de la durée de vie d’une obligation ou à son échéance. L’ICMA a publié ses Lignes directrices applicables aux obligations durables en juin 2020 visant à préciser les exigences en matière d’émission d’obligations durables3.

Par conséquent, les obligations à vocation durable offrent une grande flexibilité aux émetteurs en leur proposant de nouvelles voies pour atteindre les principaux objectifs en matière d’ESG de leur entreprise. En liant le coût du capital d’une société à ses indicateurs de rendement clés à l’égard du développement durable, une organisation est fortement encouragée à atteindre ses cibles d’ESG et à jouer plus rapidement un rôle positif au sein des collectivités où elle exerce ses activités, ce qui pourrait se traduire par une hausse de la valeur de ses titres.

L’arrivée sur les marchés des obligations à vocation durable a permis à un plus grand nombre de sociétés et de secteurs de se positionner sur le marché, à mesure que les entreprises cherchent à s’attaquer aux enjeux en matière de développement durable de leur organisation et des collectivités, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Les obligations à vocation durable donnent aussi l’occasion aux organisations de mettre en valeur leur stratégie et leurs réalisations en matière d’ESG et de rendre compte des progrès qu’elles ont accomplis. Ces instruments peuvent aussi aider les émetteurs à diversifier leur bassin d’investisseurs, en attirant les investisseurs sensibilisés aux enjeux d’ESG et autres causes liées au développement durable, de plus en plus nombreux.

Prêt?

Les sociétés qui adoptent actuellement les principes d’ESG et de développement durable préparent judicieusement le terrain menant au financement durable. Cet exercice en amont est crucial à l’émission réussie d’obligations à vocation durable sur les marchés et à l’atteinte des objectifs de développement durable d’une entreprise. Une fois qu’une société émettrice a défini sa stratégie ESG, en commençant habituellement par identifier ses principaux enjeux environnementaux et sociaux, elle peut ensuite comparer sa performance à des cibles claires en matière de développement durable, par exemple ses objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre, et publier ses résultats en suivant des normes établies. Ces conditions sont favorables au succès d’une première émission sur les marchés, puisque les investisseurs intéressés s’attendront à ce que l’émetteur leur présente des initiatives claires et réalistes pour concrétiser les ambitions de sa stratégie ESG par l’entremise d’un plan d’action concret et de dépenses en immobilisations. 

Bon nombre d’organisations au Canada ont intégré depuis longtemps les principes d’ESG à leurs activités après avoir passé des années voire des décennies à élaborer la structure de leur stratégie de développement. Les organisations peu familières avec les exigences en matière d’ESG doivent quant à elles procéder à d’importants tests de matérialité et d’établissement de cibles pour se doter de l’infrastructure nécessaire à l’émission d’instruments à vocation durable. Actuellement, les sociétés qui comptent sur un programme d’ESG robuste peuvent accéder à un éventail de solutions de financement durable pour les aider à concrétiser leurs ambitions. En fait, l’on assiste à une convergence inédite des actions prises par les équipes d’ESG et des finances pour explorer de nouvelles avenues de financement et soutenir la stratégie d’ESG de leur entreprise. 

Les attentes des investisseurs devraient augmenter à mesure que l’offre en obligations à vocation durable augmentera. De ce fait, les investisseurs pourraient se tourner vers les obligations à vocation durable qui se distinguent par une stratégie d’ESG précise et des objectifs ambitieux.

Dans un tel climat de concurrence, de simples mesures d’atténuation de l’empreinte écologique d’une société pourraient ne pas suffire à attirer les investisseurs, en quête de grandes innovations. Cela dit, les investisseurs ne se laisseront pas berner par des prétentions irréalistes ou des projets chimériques. Les entreprises devront faire preuve de transparence quant aux moyens à déployer pour intégrer les principes d’ESG à leur stratégie. Tout émetteur devra être en mesure de démontrer l’indice de ses activités de financement durable sur sa performance. En outre, les parties prenantes s’intéresseront particulièrement à la façon dont les principes d’ESG encouragent l’innovation des modèles d’affaires dans un contexte de remous normatifs et technologiques.

Partez

Au cours des prochains mois, nous verrons comment réagira la communauté mondiale des investisseurs aux diverses propositions des émetteurs de titres à vocation durable. De plus, nous verrons pour la première fois comment les obligations à vocation durable se négocient sur le marché secondaire en comparaison aux titres à revenu fixe traditionnels lorsqu’elles atteindront leurs dates d’évaluation de performance, et comment les marchés réagissent lorsqu’un émetteur atteint ou non ses cibles.

Les nombreux impondérables dans ce contexte de marché en constant changement exercent aussi de nouvelles pressions sur les investisseurs, qui doivent étayer leurs efforts d’identification, d’analyse et d’évaluation d’un nombre toujours plus élevé d’émetteurs d’obligations à vocation durable tout en veillant à ce que leurs placements continuent de s’arrimer avec leur stratégie et de dégager les rendements souhaités. Pour y arriver, les gestionnaires d’actifs devront être aptes à mieux examiner les stratégies en matière d’ESG, évaluer les cibles ambitieuses des émetteurs et, enfin, prendre des décisions judicieuses en se fiant aux mesures de performance financière et d’atteinte d’objectifs d’ESG dans un environnement en évolution rapide.

Si ce vent de changement soulève pour le moment de nombreuses questions, il représente aussi des occasions réelles pour les entreprises et les investisseurs de lier les objectifs de développement durable aux questions commerciales et financières et de soutenir l’incidence positive des sociétés sur les enjeux sociaux importants. Les acteurs sur les marchés des capitaux sont accoutumés aux perturbations qui favorisent l’innovation et le progrès, et l’arrivée des obligations à vocation durable sur les marchés canadiens constitue une avancée importante, dont les grandes retombées se feront sentir sur notre économie, notre société et notre planète.

Pour en savoir plus, veuillez communiquer avec:

Patrycja Drainville
Directrice associée, Finance durable

Phone: 437-533-4745