Pleins feux sur les marchés

Par Fanny Doucet, première directrice, Finance durable à la Banque Scotia

Lorsqu’on réfléchit à la trajectoire de la finance durable au Canada, on peut la comparer à la saison estivale au Canada : la belle saison tarde à venir, mais dès qu’elle est lancée, on se trouve rapidement plongé dans une course haletante d’activités estivales, laissant peu de temps au recul et à la réflexion.

Cette image illustre parfaitement comment le Canada s’y est pris pour emboîter le pas aux pays européens, qui ont adopté les préceptes de la finance durable plusieurs années auparavant. De nos jours, le nombre de transactions liées à la finance durable ne cesse d’augmenter sur les marchés boursiers canadiens, et le moment semble venu de faire le point sur cette sphère de la finance dans un pays dont l’économie repose sur ses ressources naturelles et énergétiques, et de s’interroger sur les moyens à prendre pour maintenir ce vent de changement, longtemps après la fin des beaux jours.

Le printemps du mouvement durable

Il est remarquable de constater qu’il n’y a pas si longtemps, la finance durable en était à ses balbutiements sur les parquets canadiens. Ce concept a été étalé au grand jour lorsque le Groupe d’experts sur la finance durable a publié son rapport final, Mobiliser la finance pour une croissance durable, en 2019, marquant un jalon important dans la réalisation combinée des ambitions du Canada en matière de lutte contre les changements climatiques, d’économie et de placements[1].

Cela dit, ce groupe d’experts ne partait pas de zéro. Si les gouvernements, les entreprises et les investisseurs européens sonnent la charge depuis maintenant près de 15 ans, les fondements du changement au Canada ont été posés par une poignée de pionniers issus autant du secteur public que privé, notamment les gouvernements de l’Ontario et du Québec, et de quelques investisseurs sensibilisés aux questions d’environnement, de société et de gouvernance (ESG). En fait, la province de l’Ontario a mené le bal en procédant à sa première émission d’obligations vertes en 2014, la première de six rondes d’émissions au cours des dernières années[2]. Cela a contribué à attirer des adeptes à la finance durable, dont un nombre croissant de chefs de file des secteurs des services financiers, de l’électricité, de l’énergie, de l’immobilier et des télécommunications.  

Cet intérêt est significatif, à la lumière de la perception largement acceptée selon laquelle les marchés canadiens sont dominés par les secteurs des ressources naturelles et de l’énergie, ainsi que du secteur des services financiers, réputé conservateur. Étonnamment, ces secteurs ont fait preuve d’une sensibilisation accrue aux risques et enjeux posés par le réchauffement climatique et se sont réellement engagés dans un dialogue sérieux au sujet de la transition vers une économie à faible production de carbone et des occasions à saisir en matière de finance durable.  

Le choix du mot « occasions » témoigne d’un changement important des mentalités en très peu de temps. Si les premiers débats portant sur la finance durable étaient surtout axés sur la gestion des risques, bon nombre d’organisations voient désormais la finance durable comme un atout stratégique et concurrentiel, intégrant les principes d’ESG à leur modèle d’affaires. Il est aussi impressionnant de constater à quel point des acteurs de secteurs divers parviennent à profiter du vent de changement qui souffle sur l’économie et les finances du pays, notamment en s’engageant à soutenir le virage du pays vers une économie à faible production de carbone.

Même les institutions financières adoptent avec enthousiasme la finance durable. D’ailleurs, la Banque Scotia a été l’un des premiers souscripteurs de financement vert au Canada, mais elle a réellement intensifié son engagement et ses initiatives en matière de finance durable au cours des deux dernières années. En 2019, la Banque Scotia a publié ses engagements sur le climat, dans le cadre desquels elle a promis de mobiliser 100 milliards de dollars d’ici 20253 pour réduire les répercussions du changement climatique, tant au sein de son organisation qu’en partenariat avec ses clients, les paliers gouvernementaux et les acteurs de divers secteurs économiques.

Depuis la publication de ses engagements, la Banque Scotia s’est dotée d’un groupe Finance durable solide, dont la force repose sur la diversité de l’expertise et de l’expérience de ses membres, axées sur le financement, les services consultatifs en matière d’ESG, et la recherche et l’innovation, afin de soutenir ses clients dans leurs initiatives d’intégration de pratiques durables et de transition à des activités à faible empreinte de carbone. Parallèlement, consciente de l’incidence de ses activités à l’échelle mondiale, la Banque Scotia a intensifié l’intégration de principes durables aux processus décisionnels de l’ensemble de ses secteurs d’activité et unités fonctionnelles, dont Gestion du risque mondial et Développement durable et initiatives sociales.

L’été du mouvement durable

Actuellement, les beaux jours de la finance durable au Canada semblent battre leur plein. Depuis le début de l’année 2021, la valeur des obligations et créances vertes et durables de sociétés ouvertes et fermées canadiennes s’élève à 19,8 milliards de dollars, soit une hausse de 90 % par rapport à la période correspondante de l’année 2020 et de 110 % par rapport à 20194. En ventilant cette croissance, l’on constate que les obligations vertes représentent 60 % du marché, tandis que les instruments liés au développement durable et les obligations sociales s’accaparent une part croissante du marché, respectivement à hauteur de 10 % et 4 % 4. À la lumière de l’engouement toujours grandissant des clients de la Banque Scotia, nous anticipons le maintien et la diversification de la poussée de ces titres durables.

La confiance des investisseurs est alimentée par les signaux encourageants des organismes de réglementation au pays et ailleurs, l’Europe ayant mis en œuvre de nouvelles réglementations en matière de finance durable et les États-Unis ayant rejoint l’Accord de Paris. Le gouvernement fédéral canadien élabore quant à lui le projet de loi C-12, un plan ayant pour objectif d’atteindre la carboneutralité d’ici 2050, notamment par la mise sur pied cette année du Conseil d’action en matière de finance durable.

Si ces indications pointent vers un avenir de la finance durable radieux, certains obstacles continuent de se dresser devant la progression de ce marché toujours en évolution. Le Canada commence à suivre l’exemple des initiatives progressistes mises en œuvre par d’autres pays pour définir clairement les normes et la nomenclature de ses politiques en matière de publication de rapports sur le développement durable. Ces précisions permettront la publication de données plus complètes et cohérentes, et devraient favoriser l’établissement de cibles en matière d’ESG dans le secteur privé. Une telle démarche devrait aussi accroître la demande en instruments de financement durable et attirer davantage d’acteurs économiques et financiers au Canada.

En effet, l’élaboration de cibles ambitieuses et de normes détaillées en matière de publication est essentielle au maintien de l’engouement actuel envers les produits de placement ESG. À mesure que les émetteurs aligneront leurs coûts de financement à leurs objectifs d’ESG, les investisseurs exigeront d’eux des rapports de plus en plus précis sur les progrès réalisés à l’égard de leurs objectifs de transition et de responsabilité environnementale, sociale et de gouvernance.

Malgré ces enjeux, si l’on se fie à l’omniprésence des instruments de financement intégrant les enjeux ESG en Europe, où près de 25 % des émissions portaient cette étiquette en 20214, le financement respectant les enjeux ESG devrait devenir la norme dans les marchés canadiens. Peut-être même en arriverons-nous un jour à ne plus faire de distinction entre finance durable et finance. Tout porte à croire que cette tendance se maintiendra, le Canada n’ayant d’autre choix que d’emboîter le pas à l’engouement des investisseurs à l’échelle mondiale.

Une nouvelle saison est à nos portes

De tels bouleversements peuvent déstabiliser les organisations qui commencent à peinent à s’aventurer sur la voie du développement durable. Toutefois, l’histoire courte mais pleine de rebondissements en matière d’innovation des émetteurs, des investisseurs, des institutions financières et des gouvernements canadiens, qui ont toujours été prêts à mobiliser des fonds pour gérer le risque et tirer parti de nouvelles occasions, suggère que les Canadiens peuvent repenser leur économie, leur société et leur environnement, et ainsi être prêts pour les saisons à venir, assurément teintées de changement.

 

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Fanny Doucet
Première directrice, Finance durable

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